Au milieu du siècle dernier, on répétait le vers de Kipling — « Oh, l'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident, et jamais ils ne se rencontreront » — avec l'assurance que l'on réserve d'ordinaire aux lois de la nature. Haïdar Bammate, né à Temir-Khan-Choura, au Daghestan, a consacré un livre entier à réfuter cette idée. Dans ses dernières pages, il observe que « beaucoup de gens ont répété sans discernement une citation tronquée de Kipling » : la ballade poursuit en effet en disant qu'il n'y a plus ni Orient ni Occident lorsque deux hommes se tiennent face à face.
Ce livre, c'est Visages de l'Islam. Paru en français en 1946, il a connu trois éditions et a été traduit en turc et en arabe (seuls des extraits en ont paru en russe), mais pendant huit décennies il est resté fermé aux lecteurs anglophones. Cette lacune est désormais comblée : l'équipe de til.im a traduit le livre et en a publié la première édition anglaise, en ligne, sur son propre site (lire Visages of Islam).
Une vie à la frontière des mondes
Haïdar Bammate est né le 1ᵉʳ novembre 1889 à Temir-Khan-Choura, l'actuelle Bouïnaksk, et sa vie a traversé l'effondrement de plus d'une époque. En 1917, il prend la parole au premier Congrès panrusse des musulmans ; de 1918 à 1920, il dirige la politique étrangère de la République des Montagnards du Caucase du Nord et la représente à la Conférence de la paix de Paris. Après la chute de la République, Bammate reste en Europe — en Suisse d'abord, puis en France. À Paris, il publie la revue Caucase, écrit en français et signe une partie de ses articles du pseudonyme de Georges Rivoire.
Ses fils ont chacun choisi leur voie : l'aîné, Nadjm-Ouddine, est devenu savant et a consacré sa vie à l'UNESCO ; le cadet, Témir-Boulate, est devenu ingénieur aéronautique et a participé à la conception du Concorde. Tous deux ont aidé leur père à préparer la deuxième édition de Visages de l'Islam, parue en 1959.
Un livre écrit pendant la guerre
Bammate a écrit ce livre pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que presque tout le monde musulman vivait sous domination coloniale. Il pressentait l'indépendance de ces pays, mais une question plus profonde lui importait davantage, et elle n'a rien perdu de son actualité : comment entrer dans la modernité sans renier son propre passé.
La presse française accueillit le livre avec attention. Dans Le Monde, Émile Henriot, de l'Académie française, écrivait : « Dans ce monde en perdition, où nous haletons entre les conversations, les querelles et la revendication du droit à la vie, ce rappel à la communauté des esprits est certainement émouvant et le beau livre de M. Haïdar Bammate mérite d'être lu. » La revue algérienne As-Salam y voyait « la meilleure vue d'ensemble existant actuellement sur la civilisation musulmane » et souhaitait qu'il devienne, en Occident comme en Orient, un « livre de chevet ».
Un livre passé de main en main
C'est sur l'autre rive de la Méditerranée que le livre trouva son véritable destin. Il parut au moment où les pays du Maghreb luttaient pour leur indépendance. « Nombre de jeunes, de la Tunisie, du Maroc, de l'Algérie, eurent alors recours à ce livre », rappelait Nadjm-Ouddine Bammate. Formés par l'école coloniale, beaucoup d'entre eux ne lisaient pas couramment l'arabe, et ce livre écrit en français par un auteur koumyk leur rouvrit l'accès à leurs propres sources — à un héritage que les manuels passaient sous silence. Visages de l'Islam « circula dans la clandestinité et parfois dans les maquis », et cet usage du livre apporta à son auteur, écrivait son fils, « l'un des plus grands et véritables bonheurs de sa vie ».
Ahmed Taleb-Ibrahimi, qui appartenait à cette génération et devint plus tard homme d'État algérien, se souvenait que le livre avait rendu à ses contemporains la mémoire de leurs ancêtres et affermi leur foi dans ce « dialogue égalitaire auquel Haïdar Bammate croyait profondément ». Sa portée, soulignait-il, dépassait de loin l'Algérie : au sortir de la guerre, tandis que le monde musulman se libérait pas à pas, Visages de l'Islam témoignait de l'apport de la civilisation islamique à la renaissance de l'Europe et au progrès de la civilisation universelle. Ce n'est pas un hasard si le livre fut traduit et publié à Istanbul et au Caire. Dans l'éveil des peuples musulmans, Bammate voyait l'amorce d'une « renaissance salutaire de la civilisation musulmane », et il espérait que la Méditerranée redeviendrait un « berceau de rencontres et d'échanges bénéfiques pour tout le genre humain ».
La troisième édition parut dans l'Algérie indépendante, avec une préface de Taleb-Ibrahimi ; elle contient les dernières lignes que Bammate ait écrites, un texte sur l'Algérie libre. Et lors du dixième anniversaire de la mort de l'auteur, lorsque Nadjm-Ouddine Bammate entra dans un amphithéâtre de l'Université d'Alger, les étudiants se levèrent et récitèrent la Fâtiha à la mémoire de son père.
Ce que la civilisation musulmane a donné au monde
Pour Bammate, l'histoire de l'Islam n'est pas une chronique de conquêtes, mais celle d'une transmission du savoir. Pendant des siècles, le monde musulman fut à la fois dépositaire et coauteur : il hérita de la pensée antique et la réinterpréta, réunit l'expérience des Arabes, des Persans, des Turcs, des peuples d'Afrique et d'Asie, et transmit à l'Europe les méthodes et les découvertes de savants qui, écrit l'auteur, « devaient préparer l'essor de la science moderne ».
Bammate suit ce chemin chapitre après chapitre — de l'école de Bagdad, avec ses astronomes, ses mathématiciens et ses médecins, jusqu'à al-Andalus, des mutazilites jusqu'à Ibn Rûchd. La philosophie musulmane, constate-t-il, a joué un rôle déterminant « dans la transmission de la pensée antique et dans l'élaboration de la scolastique médiévale ».
Il conteste l'idée reçue selon laquelle l'Europe aurait découvert l'Orient grâce aux Croisades. Celles-ci apportèrent à l'Occident des produits et des techniques jusqu'alors inconnus, mais dans l'ordre de la pensée elles « creusèrent un fossé profond entre l'Occident et l'Orient ». Le savoir emprunta d'autres chemins : la Sicile, l'Espagne et le Midi de la France. À Tolède fut fondée en 1130 une école de traducteurs, et Bammate cite Renan : cette fondation « divise en deux périodes l'histoire scientifique du Moyen Âge, l'une antérieure et l'autre postérieure aux traductions arabes ». À Palerme, l'empereur Frédéric II réunit des manuscrits arabes pour l'université de Naples qu'il avait fondée, fit traduire Aristote et Averroès et en envoya des extraits à Paris et à Bologne. C'est à sa cour, « au contact des troubadours musulmans », que naquit la poésie sicilienne, « ancêtre de la poésie de langue italienne », tandis que la lyrique arabe trouvait un écho dans les idéaux européens de l'amour courtois et de la chevalerie.
Une place particulière revient aux rapprochements qui closent le livre. Chez Bammate, Ibn Khaldûn fait penser à Vico ou à Montesquieu ; dans le système d'Avicenne et les constructions subtiles d'Averroès se laisse pressentir la synthèse de saint Thomas d'Aquin ; dans les angoisses d'al-Ghazâli se reconnaît l'âme tourmentée de Pascal, et dans les hymnes de Djelal ed-Dine Rûmi, les accents de saint Jean de la Croix.
L'auteur n'élude pas non plus les pages difficiles : des chapitres entiers examinent les causes de la décadence de la civilisation musulmane, les mouvements de rénovation et le sort des pays d'Islam après la Seconde Guerre mondiale. À leurs côtés figurent des chapitres sur la poésie persane, de Firdûsi à Hâfiz, sur la littérature turque de Newa'i et de Fûzûli, sur l'art et la musique.
La conclusion de Bammate tient en une phrase : « Il n'y a d'ailleurs pas de rupture irrémédiable entre les civilisations. »
Malgré les divergences historiques, malgré les oppositions politiques, dans l'ordre supérieur de la pensée et de la morale, le monde de l'Islam et le monde occidental restent étroitement liés. — Haïdar Bammate, Visages de l'Islam
En anglais désormais, et toujours en français
L'anglais est aujourd'hui la langue commune de la recherche mondiale, et cette traduction ouvre Visages de l'Islam aux chercheurs et aux étudiants qui ne lisent pas le français. Pour les Koumyks, cette publication a aussi un sens particulier : les éditeurs de til.im voient dans ce livre un monument de la vie intellectuelle de l'émigration koumyke.
Aux côtés de la traduction anglaise, til.im publie aussi l'original français — le texte intégral de la deuxième édition de Visages de l'Islam (Payot, Lausanne, 1959), accompagné des préfaces de la troisième édition.
Les deux textes se lisent en parallèle et s'échangent d'un simple bouton, si bien que chaque paragraphe peut être confronté à l'original. L'édition comprend les préfaces d'Ahmed Taleb-Ibrahimi et de Nadjm-Ouddine Bammate, des opinions sur la première édition, des notes et un index des noms. Qui ne sait par où commencer peut ouvrir le chapitre IX, consacré aux voies par lesquelles la science musulmane parvint en Europe, ou aller droit à la conclusion.
Le livre rejoint sur les rayons de til.im un ouvrage sur le poète Yırçı Qazaq, le roman historique Soltanmut, une traduction koumyke du Petit Prince et l'Histoire du Daghestan de Muhammad Dibirov ; le site propose aussi un dictionnaire koumyk de 74 000 mots.
Lire sur til.im : Visages de l'Islam — l'original français · Visages of Islam — la traduction anglaise