En 1848 sortait des presses de la Chancellerie du vice-roi du Caucase, à Tiflis, un livre intitulé Grammaire tatare du dialecte caucasien. Son auteur, Timofeï Makarov, interprète militaire et enseignant, avait servi plusieurs années au Caucase, et par « dialecte caucasien » il entendait le koumyk. Dans la préface, il s'en explique sans détour :
…mais surtout, j'avais en vue qu'ils vivent sur le flanc gauche de la Ligne du Caucase, là où se déroulent nos opérations militaires et où toutes les tribus, outre leur propre langue, parlent aussi le koumyk.
La prononciation retenue dans la grammaire, précise-t-il, est « la prononciation koumyke ». C'est la première grammaire imprimée du koumyk en russe.
Près de cent quatre-vingts ans plus tard, la grammaire paraît pour la première fois en version numérique — non pas sous forme de pages numérisées, mais comme un texte composé et relu, où l'on peut rechercher chaque mot et chaque forme. L'édition en ligne a été préparée par l'équipe de til.im (lire la grammaire de Makarov).
Pourquoi « tatare »
Le titre prête aujourd'hui à confusion. Dans la science et l'administration russes du XIXe siècle, la « langue tatare » désignait les langues turques en général, et l'on appelait ses « dialectes » ce que l'on tient aujourd'hui pour des langues à part entière. Dans sa préface, Makarov en énumère près d'une vingtaine — le turc, le tchaghataï, l'azerbaïdjanais, le criméen, les parlers de Khiva et de Boukhara, le chamkhal, le koumyk, celui de Kizliar et de Mozdok, les parlers nogaïs des deux rives du Terek, le karatchaï, le turkmène, le kirghiz, ceux de Kazan, d'Orenbourg et de Sibérie — et avoue qu'avant d'arriver au Caucase il ignorait lui-même qu'ils fussent si nombreux.
Parmi tous, il choisit le koumyk, et s'en explique :
De toutes les tribus parlant la langue tatare, ce sont les Koumyks qui m'ont le plus plu, tant par la netteté et la précision de leur langue que par leur proximité avec la civilisation européenne.
Le livre était conçu comme un manuel pour les futurs interprètes du Corps séparé du Caucase ; mais, devant « le désir général des Russes vivant au Caucase de connaître la langue », l'auteur élargit son projet afin que gymnases, écoles et particuliers puissent eux aussi s'en servir.
La langue dans laquelle le Caucase s'entendait
Le témoignage de Makarov, selon qui, sur le flanc gauche de la Ligne du Caucase, tous parlent aussi le koumyk, n'est pas isolé. Pendant des siècles, le koumyk fut la lingua franca du Caucase du Nord — la langue dans laquelle des peuples parlant des langues différentes se comprenaient entre eux. Dès 1807–1808, Julius Klaproth notait à propos de la langue turque du Caucase :
…elle est comprise des Circassiens et des Ossètes comme des Tchétchènes et des Lezguiens.
En 1867, P. G. Prjetslavski affirmait :
En sachant le koumyk, on peut converser non seulement dans tout le Daghestan et dans toutes les provinces musulmanes du Caucase, mais en Crimée, à Kazan, en Perse, en Turquie.
Le turcologue A. N. Kononov voyait dans le koumyk, pour le Caucase du Nord, l'équivalent de ce qu'était l'azerbaïdjanais pour la Transcaucasie :
…une sorte de lingua franca.
Le koumyk fut aussi la langue officielle des relations entre l'Empire russe et les peuples du Caucase. La correspondance de l'administration avec les montagnards se faisait dans cette langue — les chancelleries russes appelaient cette tradition écrite « l'écriture koumyke » —, et l'on y écrivait non seulement chez les peuples turcs, mais aussi chez les Andis, les Kaïtags, les Tchétchènes, les Kabardes et les Ingouches. Makarov lui-même exerçait la charge d'« interprète écrit sur la plaine koumyke », et sa grammaire répondait à un besoin pratique : l'administration avait besoin de gens capables de lire et d'écrire la langue dans laquelle le Caucase traitait avec elle. À l'époque soviétique, le koumyk resta une langue officielle du Daghestan.
Les linguistes rangent le koumyk dans le groupe kiptchak des langues turques, mais il réunit des traits archaïques des langues kiptchak et oghouz et occupe, à bien des égards, une position médiane entre elles.
Un abécédaire de l'ajam
La première partie du livre, « Orthographe », est un cours complet d'écriture du koumyk en caractères arabes — ce que les Koumyks eux-mêmes appellent l'ajam. Makarov part des dix-huit « figures primitives », les formes squelettes de l'alphabet arabe qui, recevant un, deux ou trois points au-dessus ou au-dessous, donnent vingt-neuf lettres. Il montre ensuite comment chaque lettre s'écrit isolée, au début, au milieu et à la fin du mot, quelle valeur numérique elle possède, « surtout dans le Coran, la charia et le rouznamé », c'est-à-dire le calendrier, et quelles lettres ne se lient pas à la suivante.
Le livre enseigne ce qu'aucune présentation générale de l'alphabet arabe ne dit : comment les Koumyks s'en servaient réellement. Ils écrivaient g et ng d'une seule lettre, ك, sans recourir ni au گ persan ni au ڭ turc ; ils lisaient ف comme p, non seulement dans les mots turcs mais aussi dans les mots arabes : فكر — pikir. Les mots russes de l'époque s'écrivent avec ف et se prononcent avec p : فولكونك — polkovnik, « colonel », فروستوف — pristop, c'est-à-dire pristav, officier de district. Deux ي consécutifs en début de mot se lisent, selon la règle de Makarov, « comme gui, mais le g s'entend à peine ». Les Koumyks avaient leurs propres noms pour les signes vocaliques — üstü (« dessus », fatha), tübü (« dessous », kasra) et aldı (« devant », damma) —, et Makarov donne aussitôt ceux qu'emploient les Tatars de l'intérieur de la Russie et les Azerbaïdjanais, qui reprennent les termes persans zebar, zir, pich. Il met aussi en garde contre les pièges de la cursive : dans une écriture rapide, ق et ف sont presque indiscernables, et les finales ع et غ se confondent aisément avec ج, چ, ح, خ.
Surtout, presque chaque exemple du livre — et il y en a des milliers — est donné trois fois : en écriture arabe, en translittération cyrillique et en traduction russe. La grammaire de Makarov n'est donc pas seulement un ouvrage de référence, mais un outil d'apprentissage autonome : elle permet d'apprendre à lire l'ajam koumyk en confrontant, mot après mot, la graphie et la prononciation. La première partie s'achève sur un texte de lecture — l'histoire du sultan Soliman qui, revenant de la prise de Belgrade, vit se présenter devant lui une femme dont les biens avaient été pillés. Elle expliqua qu'elle avait dormi profondément, « car j'étais sûre que tu veillais pour moi », et le sultan, charmé de la réponse, ordonna de lui rembourser tout le dommage et lui fit en outre présent de cent pièces d'or. Le récit est imprimé deux fois, en koumyk et en azerbaïdjanais, chaque fois en écriture arabe avec translittération, et dès la première phrase on voit combien les deux langues sont proches et en quels menus détails elles diffèrent :
| écriture arabe | translittération de Makarov | |
|---|---|---|
| koumyk | سليمان فادشاه بلغرادنى الوب استامبولغه قايتوب | Сулейме́нъ падиша́гъ Белградни алубъ Истамбулга́ к̈айтыбъ |
| azerbaïdjanais | سليمان پادشاه بلغرادنى الوب استامبوله قايدوب | Сулейма́нъ падиша́хъ балградни алубъ Истамбула́ кайдубъ |
Dans la version koumyke, padichah s'écrit avec ف, dans la version azerbaïdjanaise avec پ ; au koumyk Istambulga (« vers Istanbul ») répond l'azerbaïdjanais Istambula. L'azerbaïdjanais qaydub, « étant revenu », mérite aussi l'attention : Makarov en rend le son initial par un k, alors qu'en azerbaïdjanais moderne il se prononce uniquement g — qayıdıb, [gayıdıb]. Cette notation du milieu du XIXe siècle montre comment un interprète russe entendait le mot, et pourrait intéresser les turcologues azerbaïdjanais.
Plus de dix langues sur une page
Makarov ne s'en tient pas au koumyk. Presque chaque règle s'accompagne d'une remarque sur l'aspect que prend le même phénomène chez les voisins, et il en résulte une description comparée des langues turques du milieu du XIXe siècle. Reviennent constamment le turc (ottoman) et l'azerbaïdjanais, qu'il appelle le « dialecte aderbidjanais » ; le nogaï, en distinguant les Nogaïs d'au-delà du Terek et ceux du Kouban ; le tatar, avec la prononciation de Kazan, d'Astrakhan et de Sibérie ; le tatar de Crimée, le bachkir, le turkmène, le kirghiz et le tchaghataï, langue écrite de l'Asie centrale. Pour l'écriture et le vocabulaire savant s'y ajoutent l'arabe et le persan.
Les comparaisons sont concrètes. Là où un Koumyk dit yol, « chemin », les Nogaïs du Caucase disent jul ; là où un Koumyk dit çapmağa, « galoper », les Nogaïs disent şapmağa ; au koumyk jan, « âme », répond dzan chez les Tatars de Sibérie, les Bachkirs et les Kirghiz. Les Azerbaïdjanais, selon Makarov, disent et écrivent dag, demir, dach, devé, tandis qu'au Caucase et à Astrakhan les mêmes mots se prononcent taw, temir, tach, tüye. Ainsi, la page consacrée à l'instrumental :
| langue | « avec » |
|---|---|
| koumyk | بلان bulan |
| nogaï, kirghiz, Tatars de ce côté-ci du Terek | منان mnan |
| Tatars de l'intérieur de la Russie | برلن birlen |
| turc et azerbaïdjanais, ainsi que l'écrit savant koumyk | ايله ile, ايلان ilyan |
Ce genre d'observations parcourt tout le livre. Les Koumyks, remarque Makarov, n'ont pas de diminutifs et disent « petite table » pour « tablette », alors que les Turcs, les Nogaïs et les Tatars disent kitabtchik, « petit livre », et les Azerbaïdjanais et les Kirghiz kitabtchigaz. Il décline les pronoms en parallèle en koumyk et en turc, accompagne les conjugaisons des formes turques et azerbaïdjanaises (au koumyk bolmağa, « être », y répond olmağa), et emprunte parfois ses exemples à la vie de tous les jours : şeker çay qalmuq çaydan yaxşı — « le thé au sucre vaut mieux que le thé kalmouk (qalmuq çay, ayaq çay) » (beaucoup pourraient en discuter). Pour qui apprend à lire des textes turcs en écriture arabe — koumyks, nogaïs, azerbaïdjanais ou ottomans —, le livre est à la fois un abécédaire et un manuel comparatif.
La langue écrite et la langue parlée
Makarov distingue avec constance la manière dont les Koumyks parlent de celle dont ils écrivent, ce qui fait de sa grammaire une clé pour les manuscrits du XIXe siècle. À l'écrit, les Koumyks suivaient le modèle turc : on y employait, note Makarov, les démonstratifs işbu et uşbu, « ce, cet ». Il les cite à côté des bu et şu de la langue parlée avec cette réserve : « ces derniers ne s'emploient que dans l'écriture » — et les décline pourtant à tous les cas, de işbunıñ à işbuda. C'est un mot de la langue écrite de l'époque : il correspond au turc işbu et au tatar uşbu. Tout aussi livresques étaient la conjonction zira, « car », et le relatif ki, « qui » — à l'oral, un participe en tient lieu : gelgen gişi, « l'homme qui est venu ». À l'écrit, le patronyme se forme avec oğlu ou zade, comme chez les Turcs ; à l'oral, avec ulan. La forme médiative en -miş ne vit qu'à l'écrit ; de même le vouvoiement — là encore « comme chez les Turcs ». Qui aura appris l'ajam chez Makarov comprendra pourquoi la lettre d'un prince koumyk du XIXe siècle contient des mots que l'on n'entend pas au village.
Le koumyk il y a un siècle et demi
La grammaire consigne aussi des formes que la langue ne possède plus. Chez Makarov, le génitif se termine en -nıñ, -niñ : kimniñ nasihatı paydalı iken, « le conseil de qui est-il utile ? », aqıllı kişiniñ, « de l'homme sage », günniñ, « du soleil ». Cette terminaison, remarque-t-il, est la même que « chez les Tatars vivant en Russie ». Dans ses tableaux des pronoms, le génitif et l'accusatif sont encore distincts : meniñ et meni, seniñ et seni, bizniñ et bizni. En koumyk moderne, le génitif est devenu -nı, -ni et s'est confondu avec l'accusatif — meni, seni, bizin, kimni —, et une distinction qui était pour Makarov une norme vivante ne se voit plus que dans les textes anciens.
Il arrive que l'écrit et l'oral divergent au sein d'un même exemple. Expliquant les formes possessives, Makarov écrit qu'un nom muni d'une terminaison possessive est en outre précédé du pronom plein : « mon cheval » — منم اطم. L'écriture arabe donne ici la forme livresque menim, avec un -m final, tandis que la translittération de l'auteur donne meni atım, c'est-à-dire ce qu'il entendait. L'édition moderne de til.im suit la prononciation vivante — meni atım — et signale la graphie livresque par une note de la rédaction. C'est ainsi que l'on parle encore aujourd'hui : en koumyk actuel, la consonne finale de ces formes est tombée, alors que le turc (benim), l'azerbaïdjanais (mənim) et le tatar de Crimée (menim) l'ont conservée. Une seule ligne de la grammaire montre à la fois deux états de la langue : l'écrit retient la forme ancienne, l'oral vit déjà de la nouvelle.
La chute du -ñ final au génitif et du -m final dans le pronom ne sont pas des détails isolés, mais les traces de l'évolution de la phonétique de la langue en un siècle et demi. Le koumyk n'en reste pas moins une langue très archaïque et se tient, pour l'essentiel, à mi-chemin entre le tchaghataï, le kiptchak mamelouk et le couman du Codex Cumanicus, avec lesquels il coïncide par ses sons et son vocabulaire ; le lexique des dictionnaires kiptchaks mamelouks concorde avec le koumyk jusqu'aux particularités de son dialecte du Terek. Les changements qu'il a connus ne sont pas aussi radicaux que dans les langues oghouz, mais ils existent, et la grammaire de Makarov permet de les observer sur un matériau du milieu du XIXe siècle.
Pour l'historien de la langue, le livre vaut aussi par son vocabulaire. Il consigne des mots qu'on n'entend presque plus dans la langue actuelle — pour la plupart livresques, venus de l'arabe et du persan : la conjonction aw ya, « ou » ; des tournures persanes avec be — yüz be yüz, « face à face », söz be söz, « mot pour mot » — et avec bi, « sans » : bikar, « oisif », bi haya, « impudent » ; les postpositions bayn, « entre », et uzre, « sur » ; l'adverbe xalis, « vraiment ». L'édition moderne de til.im ramène ces mots à la graphie actuelle, tandis que l'original conserve la notation de l'auteur.
Les formes ne sont pas moins intéressantes. Makarov conjugue un verbe jusqu'à la dernière case de son paradigme, montrant jusqu'où peut aller la dérivation turque. De söylemege, « parler », il tire söyleşmege, « converser », puis söyleşdirmege, « faire converser », et enfin l'infinitif négatif söyleşdirmesge, « faire en sorte qu'ils ne conversent pas » ; dans l'original de 1848, il est noté souïlechtyrmeske. Chacun de ces verbes est conduit à travers tous les temps et tous les modes, y compris l'optatif — söyleşdirmegen bolğay edim, « si seulement je ne les avais pas fait converser ». Ces formes sont grammaticalement irréprochables mais presque absentes de la langue vivante, et un livre où un contemporain les a consignées avec leur graphie arabe montre quelles possibilités la langue tenait en réserve.
Comment l'édition a été préparée
La préparation de l'édition en ligne a demandé plusieurs mois. Elle repose sur la numérisation de l'exemplaire de la Bibliothèque d'État de Bavière. Toutes les pages du livre ont été converties en texte, puis collationnées deux fois, ligne par ligne, avec l'original : chaque mot en écriture arabe lettre par lettre, en agrandissant les passages douteux, en vérifiant points et signes vocaliques et en s'appuyant sur les dictionnaires koumyks ; chaque mot de la translittération sur la même page de la numérisation. L'errata de l'auteur, imprimé à la dernière page, a lui aussi été pris en compte : les trente et une corrections indiquées par Makarov lui-même figurent désormais dans le texte.
La grammaire paraît en deux éditions. L'original conserve l'orthographe russe de 1848, avec ses iat et ses signes durs, ainsi que la translittération de l'auteur. L'édition moderne adapte le texte russe à l'orthographe actuelle et donne les mots koumyks dans le cyrillique moderne — non pas mécaniquement, mais d'après le dictionnaire, forme par forme ; l'équipe a constitué pour cela un glossaire de plus de mille cinq cents paires « graphie ajam — forme moderne ». L'écriture arabe est laissée dans les deux éditions telle que Makarov l'a imprimée. On peut passer d'une édition à l'autre en cours de lecture.
La grammaire de Makarov est l'un des rares livres où le koumyk du milieu du XIXe siècle est noté de trois manières à la fois et placé aux côtés des langues apparentées. Pour les turcologues et les orientalistes, pour ceux qui travaillent sur des manuscrits en ajam et pour tous ceux qui veulent apprendre à les lire, elle est désormais accessible dans son intégralité (lire la grammaire de Makarov).